Livres

Lointain souvenir de la peau par RUSSEL BANKS

Nathalie Crom - Telerama n° 3244

La ville s´appelle Calusa. Qui connaît la Floride reconnaîtra en elle une projection romanesque de Miami, précise jus­que dans ce détail topographi­que et social : au pied d´un via­duc, en bordure de la baie, des tentes et des baraques de fortune, un campement précai­re improvisé où la communauté a relégué « les parias abso­lus, les intouchables amé­ri­cains, une caste d´hommes classés bien au-dessous des simples alcooliques, des toxicomanes ou des malades mentaux sans abri. Des hommes inaccessibles à la rédemption, aux soins ou aux traitements, méprisables mais impossibles à éloigner, et donc des hommes dont la majorité des gens souhaitait simplement qu´ils cessent d´exister ».Exclus, bannis, à jamais tenus en marge, car fichés pour délinquance sexuelle. Parmi eux, le Kid, un jeune homme de 21 ans, dont Russell Banks fait le personnage principal de ce grand roman qui, creusant la cons­cien­ce collective américaine con­temporaine, ne craint pas de soulever d´amples et complexes questions politiques, mo­rales et symboliques.

 

Il fallait toute l´autorité, tou­te la puissance romanesque que l´on connaît à Banks pour impo­ser cette narration dont les visées spéculatives ne sont jamais masquées. Mais jamais non plus pesantes ou indigestes - tout l´art de Banks, considérable et subtil, consistant à demeurer avant tout et profondément romancier, par instants poète, même lorsqu´il semble s´avancer sur le terrain de l´allégorie. Ainsi, dans ce Lointain souvenir de la peau au titre admirable, aux côtés du Kid, gamin dont on ne connaîtra jamais le nom, sor­te de Hu­ckle­berry Finn d´aujourd´hui, incarnation d´une jeunesse en perdition affective et morale, l´autre figure majeure s´appelle le Professeur, universitaire et sociologue, interpellé par la situation du jeune homme et de ses compagnons marginaux - notons que plus tard inter­viendra une troisième figure, l´Ecrivain. Désignés ainsi, le Kid et le Professeur n´en sont pas moins de vrais personnages, com­me Banks sait avec tant d´humanité les incarner, leur insuffler vie. Le Kid requérant toute son attention, sa formidable empathie : un enfant non pas maltraité, mais plus simplement et dramatiquement négligé, devenu un adolescent introverti, ayant fait d´un iguane nommé Iggy son meil­leur, son seul ami, et compensant une absence totale de vie affective, senti­mentale et sexuelle par une consommation très assidue de pornographie sur Internet.

Qu´avons-nous fait à nos enfants ? Qu´avons-nous fait de nos enfants ? La double question court, depuis toujours, dans l´oeuvre de l´écrivain américain - qu´on se souvienne du bouleversant De beaux lendemains - et trouve ici, à travers ce personnage du Kid, des développements contemporains. La prégnance du virtuel et la déréalisation corrélative du mon­de et de l´Autre sont l´un des symp­tômes des dérè­glements d´aujourd´hui, que pointe ici Russell Banks. Les individus, les femmes surtout, devenus pour le Kid non pas des êtres de chair, de peau et d´émotions, mais « de simples images faites de pixels électroniques dont la couleur, le mouvement et la disposition à l´écran étaient prédéterminés et agencés par un scénario, un réa­lisateur et une demi-douzaine d´angles de prises de vue ».Mêlant cette réflexion à une mé­ditation sur l´innocence et la chu­te, la honte et l´exclusion, cherchant à ancrer ce faisceau de thèmes dans l´histoire au long cours de l´Amérique - un pays-continent qui, dans les rêves du Kid, prend parfois l´allure d´un monde rendu à sa ­virginité originelle, un monde à l´aube de son premier matin -, Banks impose souverainement sa vision inquiète de notre temps. Au bord de l´affliction, tout contre elle.

 

Le 17/03/2012 - Mise à jour le 29/03/2012 à 17h08
Nathalie Crom - Telerama n° 3244

 

Une semaine de vacances par Christine Angot

Fabienne Pascaud - Telerama n° 3268

 Roman

On aime beaucoup

Tout est pareil. Rien n´est pareil. A travers une histoire d´amour sulfureuse, Christine Angot contait déjà, en 1999, cet inceste d´où elle vient, dans le livre (1) qui la rendit scandaleuse et glorieu­se. Comme on le dirait d´un peintre, comme Cézanne pour la montagne Sainte-Victoire, elle reprend aujour­d´hui dans Une semaine de vacan­ces le même motif — toujours insoutenable — mais en gros plan cette fois, radicalement, brutalement. Si, à la relecture de L´Inceste, nombre de points communs se révèlent entre les deux œuvres — des obsessions linguistiques du père à la montre en argent qu´il offre à sa fil­le, de la photo qu´il lui donne de ses demi-frère et sœur à l´évocation perver­se qu´il lui fait de ses amantes —, cette semaine de vacances toute sexuelle, et terrible, que met en scène la romancière n´a rien à voir avec les aveux hystériques qui lançaient dans l´Hexagone à la fin des années 1990 une mode de l´autofiction, jusqu´alors moins crue.

Du « je » initial, Christine Angot est passée au « elle », plus distant, plus apaisé. Elle semble s´être libérée de cette histoire qu´elle écrit désormais avec une précision calme, qui fait plus d´une fois chavirer le lecteur entre rejet et fascination pour ce récit se jouant du plus choquant avec liberté et fulgurance. Angot assume les tabous : sa jeune héroïne aime l´adulte qui la force sans relâche à des jeux qu´elle voudrait refuser. Si trop de scènes ne rappelaient L´Inceste, on pourrait d´ailleurs se demander si cet homme-là est réellement son père, qui a tant besoin, comme pour réaliser un fantasme, de se faire ­appeler « papa »... Peu importe. Seule compte la délivrance — douloureuse — à laquelle parvient peu à peu la « maîtresse-fille ».

Elle a osé raconter à son père un rêve qu´il n´a pas supporté (dans L´Inceste, il y figurait un monstre) ; du coup il l´abandonne à la gare. Et enfin elle parle. A son sac de voyage seulement, mais elle parle. Alors que tout au long du récit n´étaient perceptibles que son écoute inquiète, son silence obéissant, tragique et oppressant. Aux détracteurs (qui ne manqueront pas) de cette sidérante Semaine de vacances, on objectera par avance que ce livre noir, insupportable, n´est pas un « truc », un « auto-remake » littéraire racoleur. Sans complaisance, la romancière dit juste comment par la parole, la langue — l´écriture ? — on vient à bout du pire. Renversant.

Le 01/09/2012 - Mise à jour le 04/09/2012 à 17h07
Fabienne Pascaud - Telerama n° 3268

 

Rien ne s´oppose à la nuit par Delphine de Vigan

Nathalie Crom - Telerama n° 3219

Récit

On aime un peu

Après plusieurs romans - notamment No et moi (2007), Les Heures souterraines (2009) -, qui, en dépit de leur succès public, ne nous avaient vraiment pas convaincue, voici qu´on découvre en la personne de Delphine de Vigan, avec Rien ne s´oppose à la nuit, un auteur dont on ne soupçonnait jusqu´alors ni l´intensité ni la profondeur potentielles. Dans ce récit prenant, Delphine de Vigan se penche sur la vie et la personnalité de sa mère, Lucile, femme aussi belle que douloureuse et lointaine, qui flirta très jeune avec la folie et finit par se donner la mort. « J´écris Lucile avec mes yeux d´enfant grandie trop vite, j´écris ce mystère qu´elle a toujours été pour moi », note Delphine de Vigan, lancée dans cette enquête et donnant à lire, en même temps que les faits reconstitués et les certitudes peu à peu acquises, la somme bien plus imposante, granitique et inépuisable, des doutes et des impasses - ces « replis secrets » de la psyché de sa mère que l´écriture échoue à explorer, à expliquer.

Intranquille et opiniâtre, affectif et âpre, empreint d´une vraie justesse, Rien ne s´oppose à la nuit s´est d´ores et déjà imposé comme un des livres importants de cette rentrée, présent dans les premières sélections des prix Goncourt, Médicis et Renaudot, récipiendaire du prix du roman Fnac.

Le 24/09/2011 - Mise à jour le 20/09/2011 à 14h47
Nathalie Crom - Telerama n° 3219